© Stéphane Dugast
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Jean-Louis Étienne, près du lagon, lors des répérages sur Clipperton en mai 2003.
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Rara Avis ("oiseau rare" en latin). Trois-mâts de 38 mètres à la coque en acier. Propriété de l'Association des Amis Jeudi-Dimanche (AJD) du père Michel Jaouen.
© photos AJD
 
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Jean-Louis Etienne sur une autre "planète"

Après un premier repérage sur Clipperton en mai 2003 avec les marins du Prairial, l'aventurier des pôles Jean-Louis Étienne a savamment préparé, pendant 3 ans, sa prochaine expédition à Clipperton. Dernières impressions d'un terrien en partance pour une autre " planète "…

LES ORIGINES
Après de multiples exploits dans le milieu polaire, pourquoi avoir choisi une île au climat subtropical comme cadre à votre prochaine expédition ?
- Jean-Louis Etienne : " J'ai longtemps réfléchi aux origines de mon attirance pour cette île perdue du Pacifique. Je crois que cette attirance remonte aux années 1977-78. C'était durant une navigation, à bord de Pen Duick VI avec Eric Tabarly, pendant une course appelée la Transpacifique. Lors de la traversée retour vers Los Angeles, je me souviens qu'Éric disait : "On va passer à Clipperton !". Cette idée d'île perdue au milieu de l'océan a longtemps continué de me hanter. En 1993, j'ai failli y aller avec le bateau Antarctica pour mener un projet sur le corail mais cette expédition a été annulée pour des raisons financières. J'ai donc Clipperton dans la tête depuis longtemps ! "

LES REPÉRAGES
Pourtant votre première escale sur cet atoll du bout du monde est récente !
- " Elle date de mai 2003 avec les marins du Prairial. Même si l'escale fut courte (NDLR : Une journée et une nuit), j'ai ouvert grands les yeux et les oreilles ! J'ai pu ainsi ressentir beaucoup de choses comme cet éloignement et cette sauvagerie. Vous savez, quand vous marchez sur ce sol corallien, vous avez vraiment la sensation d'être sur une autre planète. "

L'arrivée sur cette "autre planète" a dû être également un moment particulier ?
- " Quand vous arrivez par la mer, au début, vous ne voyez rien ! Simplement une ligne de brisants à la surface. Puis il y a cette masse rocheuse noire et blanche visible d'où que vous arriviez. Et surtout ces cocotiers qui semblent pousser sur l'eau. On comprend aisément, qu'à l'époque où les radars n'existaient pas, des navires pouvaient s'échouer sur cette île ceinturée par cette barrière de brisants "

LE DÉBARQUEMENT
Accéder, depuis la mer, à Clipperton est donc difficile. Comment allez-vous procéder au débarquement de votre logistique ?
- " Les 15 tonnes de matériel seront débarquées à raison d'une centaine de rotations depuis le Rara Avis (1) mouillé à 200-300 mètres de la côte. Une noria de bateaux pneumatiques assurera donc le débarquement. Ça va être très sportif ! Il nous faudra prendre la bonne vague comme des surfeurs pour s'échouer sur la plage "

(1) Rara Avis
Trois-mâts affrêté pour l'expédition 2004-2005 de Jean-Louis Erienne.

Vous ne disposerez donc d'aucun moyen héliporté pour ce débarquement délicat ?
- " Non, nous ferons tout par la mer. C'est pourquoi, la logistique a été étudiée dans le détail. Nous avons ainsi privilégié du matériel qui n'excède pas les 200 kilos de sorte qu'on puisse le porter à 4 ou 5 personnes. On espère également que les conditions météorologiques seront clémentes avec nous. Que les alizés ne souffleront pas trop fort et qu'il n'y aura pas trop de houle. Cette étape du débarquement est la clé de cette expédition qui est une véritable aventure maritime "

LES OBJECTIFS DE L'EXPÉDITION
En partant à la tête d'une équipe de scientifiques français et étrangers, vous renouez avec la tradition des voyages-découvertes des Lapérouse, Bougainville et consorts ?
- " Pour cette expédition, une quarantaine de chercheurs français mais également américains, espagnols ou mexicains vont venir sur l'atoll. A la différence des expéditions de nos glorieux aînés, les scientifiques se succéderont par groupes de cinq ou six en huit rotations pendant les 4 mois que va durer cette aventure. Chaque espèce de l'atoll, comme les oiseaux, les poissons ou les lézards pour ne citer que eux, sera étudiée par son spécialiste ".

Cet inventaire de la faune et de la flore a pourtant déjà été effectué pendant les missions dites Bougainville entre 1966 et 1969 ?
- " Tout à fait ! Le médecin de l'expédition Pierre-Marie Niaussat a fait un travail remarquable. Le commandant Jacques-Yves Cousteau s'est également rendu à deux reprises, en 1978 et 1980, à Clipperton. Cousteau et son équipe ont même plongé dans les eaux du lagon. En nous rendant pendant quatre mois sur cet atoll, avec une communauté de scientifiques et de spécialistes, nous pourrons mener des investigations plus longues et plus poussées. Dans cet univers un peu connu, nous allons apporter un regard neuf et faire un inventaire de la faune et de la flore de Clipperton en 2005. Cet atoll est, de surcroît, un véritable laboratoire naturel... . Clipperton est vraiment une oasis perdue dans l'océan. Un point de convergence et de rassemblement pour les oiseaux et les poissons par exemple. La zone économique exclusive (ZEE) attenante (NDLR : équivalente à 83% du territoire métropolitain) offre également à notre pays un intérêt économique que, pour l'instant, nous n'exploitons pas. Il y a également ce lagon en eaux fermées sans a priori aucun échange avec l'océan. Un modèle biologique unique pour les scientifiques "

Pourtant malgré cette insularité absolue, les dégâts et pollutions sont visibles ?
- " Il y a moins de langoustes sur le platier que dans les années 1960. Les anciens marins des missions Bougainville en avaient même marre d'en manger ! La zone très poissonneuse riche en thons et requins est également pillée par des pêcheurs clandestins. Cette "oasis" attire un dangereux prédateur : l'homme ! "

Clipperton en 3 mots selon Jean-Louis Étienne

" Une insularité absolue.
Un observatoire au milieu de l'océan.
Une parenthèse avec le monde marquée "

Les rats ont également bouleversé l'écosystème unique de cette île ?
- " Effectivement, depuis l'échouement d'un bateau asiatique en 2000, les rats ont proliféré puisqu'ils n'ont aucun prédateur. Aussi, un programme d'étude et de dératisation va être mené par Michel Pascal, un ingénieur de l'INRA Rennes, spécialiste des espèces allochtones (NDLR : les espèces introduites par l'homme). Consulté dans le monde entier, Michel a travaillé sur les îles Crozet et Kerguelen de l'océan Indien ou sur des îles en Bretagne que les rats avaient colonisées. Ce spécialiste mondial va donc recenser les rats, les capturer, analyser le système génital des femelles et pratiquer des ponctions génétiques pour déterminer leur origine. On va ainsi emmener avec nous : 320 kilos de piège et "Ratator" ! Michel Pascal signe ses courriers électroniques par le pseudonyme : "Ratator". (Rires) "

LA VIE SUR L'ATOLL
À partir de décembre 2004, 25 habitants vont donc occuper cet atoll habituellement désert, comment allez-vous vivre ?
- " D'un point de vue énergétique, on va exploiter les ressources locales que sont le soleil et le vent. Nous disposerons de 2 éoliennes d'un kilowatt et de 84 panneaux solaires afin de disposer d'énergie électrique. Cette énergie sera stockée dans des batteries ion-lithion, qui sont aujourd'hui des joyaux de batterie. Nous disposerons également d'une pile à combustible à l'hydrogène. Pour le chauffage, et notamment la cuisine, nous aurons du gaz naturel fourni par un de nos partenaires. Pour l'eau potable, nous aurions pu utiliser l'eau du lagon mais, d'un point de vue bactériologique, elle est instable. On va donc dessaler l'eau de mer. On aurait pu, comme les anciens marins ayant occupé l'atoll, utiliser de l'eau de pluie mais avec la fiente des nombreux oiseaux sur l'île, il aurait fallu sans cesse veiller à la propreté des collecteurs d'eau de pluie "

Il est également possible pour un quidam de partager votre aventure à Clipperton, expliquez-nous ?
- " Comme lors de ma précédente expédition de dérive sur la banquise, je fais appel à des "mécènes". En 2002, ces mécènes se payaient un voyage hors du commun à bord du brise-glace venant me chercher et soutenaient ainsi mon expédition. Cette fois, mes mécènes pourront, après trois jours d'alizés, passer une journée sur l'atoll dont une nuit, et ainsi partager la vie de notre campement, le travail des chercheurs de la mission et connaître Clipperton. Vous savez, cette expédition sur Clipperton est lourde à mener même avec l'appui de fidèles partenaires comme Gaz de France ou Unilever. L'affrètement pendant sept mois du Rara Avis, même si le Père Jaouen le fait à prix coûtant, reste onéreux. À chacune des huit rotations prévues, je disposerai donc de douze places pour ce voyage exceptionnel. Attention, cela reste une aventure tropicale. Vous ne serez pas en peignoir sur bateau ou l'atoll le matin. Avis donc aux amateurs, il reste des places ! Rara Avis ("oiseau rare" en latin). Trois-mâts de 38 mètres à la coque en acier. Propriété de l'Association des Amis Jeudi-Dimanche (AJD) du père Michel Jaouen "

LES ENJEUX
Cette expédition à Clipperton possède également une dimension pédagogique ?
- " Chaque jour, je raconterai, via l'internet, une histoire qui élargira les sciences de la vie et de la terre à destination des enfants des écoles. D'ailleurs, l'Éducation nationale a choisi notre expédition comme travaux pratiques pour l'enseignement d'une nouvelle matière : "l'environnement pour le développement durable". Enseignants ou élèves pourront librement se connecter sur mon site web et ainsi partager notre expédition, nos découvertes et notre vie quotidienne. Je vais être, en quelque sorte, un instituteur du bout du monde ! "

L'aventurier se fait pédagogue et militant ?
- " Mon objectif avec cette expédition est de sensibiliser les jeunes ou les moins jeunes à l'environnement et la diversité biologique. Il faut bien comprendre que la vie est possible sur terre car toutes les espèces, mêmes les plus évoluées comme l'homme, vivent en communauté et en totale interdépendance. Vous savez, la plus grande mutuelle du monde, c'est la nature ! Que comptez-vous faire après ce voyage naturaliste sur Clipperton ? Après l'inventaire faunistique, environnemental et climatologique que nous allons effectuer en 2005, je souhaite que Clipperton devienne un observatoire futur des océans. J'en ai d'ailleurs déjà parlé au président de la République. Compte tenu de sa situation, cela serait judicieux que ce nouvel observatoire s'ouvre à des programmes de recherches internationaux. "Cela honorerait la France !" m'a d'ailleurs fait part un Mexicain haut placé. En tout cas, Clipperton est un joyau qu'il faut protéger "

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